J’avais oublié de vous raconter les Eurockennes

Tout commence par, voiture qui roule sur l’autoroute, avec un mec sympa mais chiant, et un autre gars plus bizarre que moi mais vraiment humain. On roule. Je ne pense qu’à cette chose, cette boule grosse dans ma gorge sérrée. Je ne pense qu’à la route, à ces 600 km de connerie polluante, à tout ce que je suis devenu comme un con: Un salarié à la voiture de service, utile pour un co-voiturage étrange. Finalement j’oublie ma médiocrité sentimentale, j’écoute les propos critiques de mes congénéres… tout en sachant qu’ils n’ont rien à foutre ensemble. Mes yeux sont concentrés sur ces routiers pas sympas, ces bourrins de tous les pays qui sont prêts à massacrer les automobilistes comme des SS fusilleraient des juifs en situations de peine. Fort heureusement l’Etat leur donne raison, au nom du capitalisme, de l’économie de marché et nom de leur beauferie légendaire. Que dire de la SNCF si j’avais pris le train…

Bon franchement mon ordinateur blindé de virus n’a de cesse d’effacer ce que j’écris. Commme un con, il m’a interdit de parler de mon plaisir de retrouver l’homme de ma vie, mon ami, et l’homme de l’ombre de ma vie, un ami avec qui j’ai eu le plaisir de redécouvrir l’inouïe grandeur de l’âme et du corps.

Peu importe les conneries. Nous sommes sur le pied de guerre. Ils sont plusieurs à me promettre les immenses « Quenn of the stone age », le premier vrai concert…

La navette est un train. J’emmerde F. avec mes histoires de mariage. Je ne sais pas encore si je suis con, bourré ou content. Les gens s’entassent. Il fait gris. Le train est jaune. Mes pensées sont confuses.

J’attend l’instant où la bête féroce en moi pourra se déployer.

La foule est calme. Les festivaliers sont cons. Mes potes sont cons. Ils parlent de musique, de l’album de… les dates de… Mais moi je ne sais plus rien. Je suis là pour pulvériser mon corps, ma gueule. Ma profession de patron de quelque chose m’emmerde. Le train s’arrête à Bas-Everette, une gare qui gagnerait à être connue. Des gens, quelques flics genre gendarmes, des d’jeunes avec gros sacs, des tout-le-monde avec l’accent du coin, des autres avec l’accent d’ailleurs, et un paysage.

C’est vert et très beau. C’est valonné, c’est plein de monde sur un chemin de goudron que les flics remontent à contre courant à travers la foule.

Mon envie de pisser est grandissante, la faute aux bières pas chères achetées dans un super market du coin. Je ne définis pas bien ce qui se passe. Je vois de l’eau bleue presque grise métal et des affiches de groupes que je ne connais pas, collées aux grillages.

Je crois que finalement je ne me sens plus vieux. Devant les Eurockéennes. La semaine dernière Furia où j’ai fait mes armes. J’ai envie d’ivresse, musicale, alcoolique, amicale, … Rien de plus.

N., Juda93, mon meilleur pote est là près de moi. C’est débile mais c’est bon. C’est une vraie star. Un royal mec avec sa naïveté et son perfectionnisme artistique. Il y a F. avec qui nous avons parlé de F., notre méchanceté impardonnable pour celui qui a souffert plus que nous. Il y a S., et son coeur immense bouffé par le monde crade dans lequel il pense ne pas avoir sa place. Il y a R. , avec qui je ne suis pas tellement d’accord mais qui est très gentil. Il y aura G., la femme de la vie de Juda93 qui n’a eu de cesse de l’aimer, simplement, avec complication, comme tout le monde, comme mon histoire… Mais jamais sans amour. Il fait assez beau, la queue de festivaliers est chiante à absorber. Mais nous sommes là.

C’est parti. The queen of the stone age va débuté. J’ai le téléphone de S. et je parle à ma mère, ma douce et adorée mère qui me reproche d’être parti sans la femme de ma vie… The queen of the stone age c’est apres, et le coup de fil aussi. Un chanteur black, un anglais à la voix de Robert Smith trépigne sur la piste de danse de sa scène. J’achète de la bière après avoir pissé. Je suis là pour charier mon corps vers la force ultime.

LA parole à N.:
« Et puis il y avait ça aussi…

Le King of the Stone Age était roux, un peu chargé en testotérone. Son mur de son compact, ses guitares tranchantes et feulantes : la batterie était assurée par Hulk.

Interpol, minets new wave qui jouent avec des mouffles. De bonnes chansons pourtant mais à part le chanteur dans l’ombre de Ian Curtis, le groupe n’avait pas l’air content d’être là.

Saul Willams prophètique, concassage de beats, nappes spectrales, des sauriens qui se déchiquettent sur fond de défilés militaires.

La Phaze, c’est Atari Teenage Riot qui croise les Bérus, une manif qui s’improvise dans une rave (ou l’inverse). De bonnes guitares punks poivrées, des montées jungle pour l’adrénaline. L’homme au béret est déchainé, scande des « Fuck you », pogotte avec des rejetons prolétaires. Plus tard, il se transformera en grenouille.

Nine Inch Nails, une stalactique congelée qui meugle comme un Bono. Du bruit tendu, impressionnant dans la décharge mais trop de nerfs, trop de muscles, pas assez de sang.

Amadou et Mariam : tout simplement humain, la douceur de vivre, la générosité. L’afrique qui sait cajoler son public, émouvoir la foule. On sent l’humanisme d’un Manu Chao derrière cette souplesse des rythmes, cette décontraction des guitares.

Raw T, une bande de pois sauteurs numides pubères, les flows qui rebondissent et s’entremelent comme des yos-yos. Les basses vibrent et les bleeps couinent. C’est two, three, for, five, six…step.

Dalek, des scratches de noise, des éclairs de colère, un beat sourd, des fulgurances de larsens. Le MC en impose, colosse ivre de rage, rescapé des enfers penitenciers. Un son orageux qui imprime.

Sonic Youth triomphent : les rois de la distorsion domptée. Un mythe du rock’n’roll pas rasoir pour deux sous, à la portée de tous. Ils inventent à chaque concert un language et savent le transmettre à la foule frémissante. Beau comme une pluie sur Manhattan, comme un crash. Un mille feuilles de distorsions, un chuintement de rythmes, une Kim Gordon majesteuse et féline qui virevolte…

Et l’histoire se poursuit, comme une tache indélébile dans les esprits… »
> [partie rédigée par Nicolas Mollé].

Je reprend:

Il y a le pass « VIP », un bon moyen de se restaurer au milieu de personnes que l’on ne saurait définir. Des journalistes, des patrons de labels, des organisateurs d’événements, des huiles locales, des mecs qui ne servent à rien comme moi. Je n’ai pas de complexe. Je m’assois là où mon cul se pose et je ne parle à personne.

Après le concert de Queen of the Stone Age, je rejoins la bande et nous commençons à débattre sur ce non-événement (de mon point de vue). Mais ces cons de potes sont à fond et sont à la limite de l’orgasme profond. Nous en rions, ils mangent des trucs chers à base de saucisses pas bonnes et de frites grassouillettes.

Le coin VIP, c’est un peu le coin qui craint. Beaucoup de mecs et de nanas qui sont là n’apprécient pas nécessairement les festivals, ou tout du moins en ont-ils assez soupé durant leur « lointaine » jeunesse. En y regardant de plus près, je crois que je leur ressemble de plus en plus. Et pourtant…

Sitôt élancé dans la foule et le son, c’est un peu comme si je devenais autre chose que moi-même, un costaud du mouvement, un être no limit assoiffé d’hyper liberté.

La bête est lâchée dans l’arène et tout mon esprit est tendu vers l’incroyable luminosité des concerts s’enchainant durant des heures.

Je suis quelque part près des chiantes. Les montre-culs et les léches-bouches que sont les festivaliers ne m’impressionnent pas. Ils trépignent moins que moi, ils font la fête tandis que j’entre en transe. Ils n’existent pas vraiment, leur individualité est anéantie par le nombre et seule le halo de mon être égocentrique rempli l’immense espace qui l’entoure.

La semaine dernière, il y avait le festival Furia où j’ai fait mes armes, j’ai échauffé mes muscles, je les ai préparé au pire régime que je puisse encore leur infliger. Danser des heures durant, dormir peu, boire à outrance, hurler, chier mon dégoût du monde, exalter la beauté des espaces confinés que sont les festivals, leurs rendre leur vocation première. Une machine a transformer, a donner du bonheur par tonne, fracasser sa tête à coup de talent.

Ma place et celle de ma « bande » est assimilable à l’action directe des enragés. Plus aucune hiérarchie ne prévaut. Chacun croise l’autre sans lui donner de place sociale. On s’oublie, on oublie que nous sommes des êtres humains, si mortels, si instinctifs, si sournois, si profiteurs, si crédules, si soumis, si menteurs, si laids, si affamés… Notre église est le festival, nos Dieux sont les artistes, nos prières sont nos danses, nos professions de foi sont nos rires et nos débats.

Quand les 7 à 8 heures de concerts d’affilés s’achèvent, nous rentrons fourbus, tels des ouvriers anéantis par la tâche.

ça dure trois jours et trois nuits… On mange plutôt bien, on dort sans rêve, on marche avec douleur afin de retourner à la mecque chaque après midi, inlassablement.
Le retour en voiture est calme. S. et moi sommes plongés dans du coton. C’est assez doux, un peu étouffant, mais aussi rassurant.

J’ai besoin de repos. Je sais que la semaine qui va suivre sera dure. Tout mon être-festival s’effacera et l’être-social reprendra sa place. Ces trois jours m’ont simplement rappelé que j’étais immortel pour un temps encore.

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